dimanche 27 mai 2018

Aveugles ! Vous êtes des aveugles.

Aveugles ! Vous êtes des aveugles. Courez, vous pouvez courir, le but est derrière votre dos. Il n'y a pas d'autobus pour cette direction. Il faut y aller à pied... Homme, écoute-moi. Je vais prendre ta main et te dire : - viens, suis-moi. J'ai ici ma vigne et mon vin, mes oliviers, et je vais surveiller l'huile moi-même au vieux moulin... J'ai là sous ma fenêtre la fontaine d'une eau que je suis aller chercher à la pioche...
Tu as vu l'amour de mon chien ? ça ne te fait pas réfléchir, ça ?
Viens, venez tous, il n'y aura de bonheur pour vous que le jour où les grands arbres crèveront les rues, où le poids des lianes fera crouler l'obélisque et courber la tour Eiffel; où devant les guichets du Louvre, on n'entendra plus que le léger bruit des cosses mûres qui s'ouvrent et des graines sauvages qui tombent; le jour où, des cavernes du métro, des sangliers éblouis sortiront en tremblant de la queue.

Extrait du livre de Jean Giono "Solitude de la Pitié".

jeudi 1 février 2018

Jean Giono - Evocations lyriques de la vie paysanne.

En 1911, Giono doit quitter le collège, en seconde, pour travailler et contribuer à la vie de la famille. Il devient employé de banque à Manosque. La banque sera son cadre de travail jusqu'à la fin de 1929, année de la publication de Colline et de Un de Baumugnes.
Fin 1914, Giono est mobilisé. En 1916, il participe aux combats, batailles de Verdun, du Chemin des Dames, du Mont Kemmel où il est légèrement gazé aux yeux. Il découvre l'horreur de la guerre, les massacres, un choc qui le marque pour le reste de sa vie. Il évoquera cette douloureuse expérience dans Le Grand troupeau, ainsi que dans ses écrits pacifistes des années 30.
Dans les années d'avant la seconde guerre, Giono milite activement pour la paix. En 1939, il est arrêté et emprisonné pour pacifisme ! Il bénéficiera deux mois plus tard d'un non-lieu.

Le poids du Ciel, écrit en 1938, est un plaidoyer pour la nature, contre la guerre et les dictatures. 
Alors que la traction animale était à cette époque à la base des travaux des champs, Jean Giono réaffirme l'idéal de la communauté rurale et appelle à une révolte contre la société industrielle capitaliste, contre la ville et le machinisme "qui détruisent les vraies richesses". 
Pierre de Boisdeffre dans son livre Giono, résume Le Poids du Ciel en ces mots : "Ces essais prolongent la méditation des Vraies richesses, la critique du machinisme et l'exaltation de la vie naturelle (...) Prise dans la danse des machines, l'âme déserte le corps de l'homme, elle habite maintenant dans le métal, elle inspire des techniques inhumaines. Mais, dans les montagnes, des artisants et des coupeurs de blé continuent de faire vivre la civilisation paysanne, qui sait "utiliser les choses célestes avec un goût animal".
Ses romans enthousiasment la jeunesse.
A la lecture de ses premiers écrits, Giono avait acquis une image de "sorte de prophète" image qui s'est consolidée à la sortie du livre Que ma joie demeure en 1935. 
Ci-dessous 6 morceaux choisis et lus par Denis Podalydès de La Comédie Française.
Source : Biographie de Jean Giono

Le Poids du Ciel - Chapitre 1° Danse des âmes modernes_1 Jean Giono

Il est donc revêtu de ces forêts, et il est revêtu de toute la vie paysanne. Il est un archange animal qui est la vie paysanne même, avec ces villages perdus dans l'épaisseur des vergers qui est une verdure grasse et domestique ; les arbres ayant tous été taillés suivant des formules personnelles et arrangés suivant le goût de chacun. On aperçoit à travers les branches les maisons crépies à la chaux avec leur grand toit d'ardoise, et les galeries de bois sculptés qui vont des chambres au grenier. Tout ça avec la même marque personnelle du goût et de l'instinct et de la réflexion de chacun si bien que les arbres et les maisons sont marqués de la même marque. Et voilà d'ailleurs l'homme dans le chemin vers la fontaine avec ses seaux ; ou bien il fait des pas dans le verger, et il ramasse des pommes tombées par terre, et on voit tout de suite que cette maison est à lui, que ce champ est à lui, et que tout est à sa mesure. Pas une herbe dont il ne sache toute l'histoire depuis le plus imperceptible craquement de la graine quand le tégument s'élance jusqu'à la fleur, jusqu'au gonflement du fruit, jusqu'à l'épis, jusqu'à la grange, jusqu'au cuveau. Et même cette herbe là qui est soit disant inutile, et fleurie toute seule le long du chemin, et toutes celles qui composent la diversité des prés ; et les arbres : il connait comment sont les racines et où elles vont. Les fruitiers et les non-fruitiers c'est à dire ceux dont les fruits sont pour nous que nous appelons fruitiers ; et il rit en disant ça et il montre franchement ce rigolard égoïsme humain dont il se moque ; et ceux que nous appelons non-fruitiers parce que les fruits de cela sont pour les animaux de la terre. Il connaît l'histoire de tout le monde végétal étant donné que c'est son métier, que son métier précisément c'est d'avoir la mémoire toute pleine de ces herbes et de ces arbres, et de les voir tout le temps vivant devant lui ; aussi bien pour le travail qu'ils font dans la terre que pour celui qu'ils font à la pointe extrême des rameaux ; car son métier c'est de comprendre la logique de ce monde et d'en être le maître après Dieu. Ça n'est pas un métier fabriqué et qui fabrique : c'est un métier qui aide la nature, qui la pousse gentiment de ce côté plutôt que de celui-là. C'est la force cordiale de l'homme qui taille librement sa part dans les Vergers de Dieu. Au lieu d'aller cueillir les faines de branche en branche comme l'écureuil, et bien, mes faines à moi je les fais pousser tout près de moi près de mon nid, et plus grosse que les sauvages. Voilà tout ! Voilà toute ma raison d'être qui est celle de simplement vivre sur cette Terre. Voilà ce qu'il dit. Peut-être pas avec sa voix parce qu'il n'est pas ce qu'on appelle un gros parleur. Mais il le dit par sa démarche et sa façon qu'il a de goûter l'eau des fontaines au creux de sa main, et de mâcher après comme si c'était un bon morceau. Et il sait alors d'où vient cette eau. Si son oeil n'est pas assez puissant pour voir à travers la montagne, ses sens sont d'une puissance presque divine. Il le dit par le moindre de ses gestes et sa façon de se planter là tout rêvant, debout dans les champs qu'il a travaillés, et de poser son regard sur toute chose en tournant lentement la tête ; il le dit par son mouvement de tête qu'il a souvent : de droite, de gauche, puis de haut en bas se rendant compte des choses dans leur largeur et dans leur grandeur, avec des sens si divins que les savants ne font qu'arriver au même résultat par de plus grands détours, confrontant les forces du monde à sa force, se rendant compte qu'il est de la même taille que les plus grands objets de l'univers. Ce qui donne quand même une assez belle gloire aux mains et aux bras ! Qu'est-ce que vous en dites ? Quand on se redresse de dessus son travail qui est de travailler la terre, et qu'on se repose un moment, ayant posé le bras replié sur la béquille de la bêche pendant que toute l'ordonnance du monde tourne autour de vous, que vous avez autour de vous ces horizons qui ont déjà contenu tous vos ancêtres ; pendant que vous êtes en train de vous dire : ça c'est mon atelier.

dimanche 28 janvier 2018

Le Poids du Ciel - Chapitre 1° Danse des âmes modernes_2 Jean Giono

Travailler la terre comme on travaille le fer ou le bois, mais en fer ou en bois, ce sont toujours de petits morceaux, même s'ils sont dix fois plus gros que des cathédrales. Tandis que, travailler la terre, c'est quand même une oeuvre cosmique pour laquelle essentiellement nous sommes faits ; et le faisant, nous accomplissons notre rôle qui est du même ordre que l'érosion des eaux ou l'effondrement des crevasses du soleil. Ça n'est quand même plus votre petite condition humaine si facilement esclave de vos lois. C'est véritablement une condition universelle ; et c'est pourquoi nous sommes les derniers tenant de la liberté ; et que vos lois et vos doctrines vous êtes toujours là à essayer de nous les ajuster. Mais tout le temps nous bougeons, et tout le temps vos harnais éclatent. Tout ça aussi, le paysan se le dit, soyez sans crainte. Oh, bien entendu pas en paroles et peut-être pas en pensées secrètes mais ça vient. Seulement, regardez-le, maintenant, immobile de nouveau et rêveur au milieu de son champ, sans arme et même sans outil, et dites-moi si vous oseriez aller l'attaquer, ou même lui proposer votre doctrine. Car vous autres qui êtes ce que j'ai déjà appelé ailleurs, "de gros intelligents" et j'l'répète, car ça dit bien c'que vous êtes, il vous reste quand même au fond assez d'instinct pour savoir que vous pouvez tuer celui-là de paysan. Celui-là et dix mille, dix mille et cent millions, et tuer toutes les races paysannes du monde entier ! Mais, qu'à la fin de toutes vos batailles, ce qui restera debout, c'est une race paysanne, invincible, immortelle, imputrescible parce que naturelle. Et c'est de ça qu'il est revêtu l'homme pur ; c'est même de ça qu'il est fait de la tête au pied : sa chair, son sang, ses nerfs, ses muscles. Il est un entassement biologique de la grande vie paysanne. Il en n'est pas seulement revêtu ; et alors il suffirait de le dépouiller de ce vêtement terriblement éclairant et l'ombre retomberait sur la grande "danse des âmes modernes" ; ce qui serait exactement ce qu'elles veulent.
Mais il est entièrement fait de tous les épisodes de la vie paysanne : c'est sa chair même qui a le terrifiant pouvoir de la lumière ; et il n'y a aucun espoir que vous puissiez jamais l'éteindre. Vous la voyez de trop loin ! Vous êtes éblouis et terrifiés par cette puissance qui, malgré vous-mêmes, vous enivre et vous rejette ondulants et soûlés. Vous détestez cette force que vous croyez si facilement réduire quand vous sentez bien qu'elle est invincible. Et, trop loin pour la bien voir, trop haineux pour la connaître, vous essayez, même au fond de vos bataillons, de vous réconforter contre elle en refaisant soigneusement les multiplications de vos acquis. Soyez sans inquiétude : vos opérations sont justes. Vous ne risquez pas de vous tromper. Vous avez cru donner une valeur à zéro mais c'est toujours zéro que vous multipliez.
Lui, sa cervelle est une sorte de gros placenta rouge, lourd de nourriture et solidement attaché au ventre du monde. Il a une vie toute simple. Enroulé sur lui-même. Et vous qui vous trémoussez sans arrêt dans le délire flagellant de vos systèmes sociaux, vous dîtes : il végète alors qu'il est ancré par des conduits de chair jusque dans le gouffre voluptueux des aurores boréales. Les artères de l'univers l'irriguent sans changer de ruisseau. Les lois cosmiques il ne les connaît pas par l'ouïe dire d'une cervelle en papier mâché : elles coulent directement dans sa chair, ordonnant sa vie, sa force, sa paix et sa raison.

samedi 27 janvier 2018

Le Poids du Ciel - Chapitre 1° Danse des âmes modernes_3 Jean Giono

Les lois cosmiques il ne les connait pas par l'ouïe dire d'une cervelle en papier mâché, elle coule directement dans sa chair, ordonnant sa vie, sa force, sa paix et sa raison. Sa main qui se décide au travail ce matin, c'est sur un ordre venu du fond du monde et du fond du temps. C'est sur un ordre qui, ce jour-là, fait se décider des milliards de mains toutes à la fois, jaunes, rouges, noires, blanches, s'abaissant vers la terre sur toute la rondeur du globe comme les rayons qui se dirigent vers le moyeu d'une roue. C'est sur un ordre qui depuis que l'homme est terrestre est toujours arrivé ce jour-là pour tous les paysans des temps passés, et arrivera toujours ce jour-là pour tous les paysans des temps futurs. Il est comme ça entouré par l'auréole de tous ses gestes, plus branchu de bras que les divinités fécondes, image même de la fécondité, perpétuellement naissant, perpétuellement enfermé dans la matrice du monde, toujours gluant de naissance, contenant de toutes les vies, de toutes les formes, de tous les sangs. Echeveaux des artères, des veines, des veinules, des artérioles, des tendons, des filaments, des muscles de toutes les bêtes du monde, portant tout ça en lui comme des tortillons de laine, rouge, violette, ivoire, jaune clair ou blanche comme de l'argent, tout le réseau intérieur de toutes les bêtes du monde, le filet tressé qui a pêché leur coeur comme un poisson. Il a tout ça, pendu en lui, tout humide, tout gluant de la vie de la bête, tout gluant de son sang et de sa forme, et de comment elle bondit, lutte, mange, aime et se réjouit, et de comment elle marche dans la forêt européenne, ou dans les sylves des premiers temps ou dans les marécages de l'amazone ou dans les arbres froids et muets qui accompagnent la léna jusqu'à l'océan du pôle. Toutes les bêtes sont en lui. Elles se réveillent et se gonflent de leur peau déroulante et éparpillant ses tortillons de laine vivante en forme de cheval, renard, boeuf, pie, serpent, aigle, vautour, et depuis le plus petit insecte qui vit dans les dernières hauteurs de l'atmosphère jusqu'aux plus aplatis des poissons des fosses les plus profondes de l'océan, et tous les arbres embranchent leurs branches et soulèvent leurs ombres de feuilles dans le corps de cet homme qui contient le monde, le hêtre, le frêne, le chêne, le saule, le pin, le mélèze, l'arole, le mûrier, le pommier, l'alisier. Contenant toutes les formes de bêtes et de plantes ayant toutes les formes, toutes les forces, toutes les sèves, tous les sangs, toutes les herbes en lui, étant le monde, l'enfant toujours mûri, l'homme pur, vivant au chaud tout roulé dans la mer des formes et des forces, étant la paysannerie.
Deux paysannes en tablier bleu sont arrêtées à l'orée d'un champ de blé qui leur monte jusqu'aux hanches comme un mur. Elles parlent de la pluie et du beau temps. Un homme roule avec son boggie le long de la route flottant à travers les forêts de la montagne. Il encourage son cheval par un bruit de langue qui n'a de nom dans aucune littérature ou simplement par un mouvement du poignet. Il fait claquer les guides plates pour lui parler d'abreuvoir, d'écurie paisible, de fontaine. Le tisserand a installé sa filature et ses métiers au bord du torrent. Tout de suite autour de lui il y a les fermes et les bergeries, et les troupeaux passent devant sa porte. Il vient tâter sa laine sur le dos des moutons pendant que le berger lui montre du doigt cette bête qui s'avance ou celle là-bas qui s'éloigne derrière le bélier. Le tisserand prend la bête entre ses jambes, et il touche et apprécie cette laine qu'elle a sur le dos puis il lui dit : "- alors va" et il ouvre ses jambes et la bête s'en va à la pâture. Et le tisserand dit au berger : "- oui, ça ira d'ici quelques mois si tu veux. Tu sais s'ils ont besoin de quelque chose ?" Il veut dire : "sais-tu si ton patron, sa femme, ses filles, enfin ceux là-bas avec lesquels tu vis et sur lesquels tu es au courant de tout comme eux-mêmes, sais-tu s'ils ont besoin de draps ou de choses que moi je puisse faire avec la laine de leurs moutons que je viens de tâter maintenant et qui va encore un peu s'engraisser d'herbe en attendant ? Tout ça avec ces quelques mots, et le regard qu'il a porté sur le troupeau qui continue à marcher vers les champs où l'on entend des cris d'hommes pour commander les bêtes.
=> ici ce texte avec la voie de Denis Podalydès

vendredi 26 janvier 2018

Le Poids du Ciel - Chapitre 1° Danse des âmes modernes_4 Jean Giono

Le berger dit oui. Il dit qu'ils ont besoin de couvertures et de draps de costume et que la cadette a envie d'un tartan pour les veillées. Il le lui a entendu dire souvent. Oh, et encore bien d'autres choses qu'il sait, oui, le père, la mère et les enfants. Ils ont tous besoin de quelque chose. Et pour la jument, une couverture à carreaux. Ces besoins paisibles qui sont contentés avec de simples choses pures. Et quand la cadette aura son manteau elle s'arrêtera dans le chemin creux toute seule pour se regarder, penchant sa tête sur tout son corps, et là, arrêtée, elle fait onduler ses hanches pour voir comment ça fait quand elle marche.
Mais tout ça est encore très loin. La laine est encore sur le dos des moutons, et l'herbe que les moutons devront manger avant qu'on les tonde, n'est pas encore sortie de terre dans le pré. C'est égal. Pourquoi voulez-vous qu'ça presse ? Un beau manteau en laine de ces moutons là que la cadette vient regarder dans la bergerie, imaginant que la laine de celui-là, une fois lavée et foulée, sera comme de l'argent. Et celle de l'autre là-bas, couleur de terre fraîche, est déjà, là, près des claies. Elle cligne de l'oeil vers les moutons. Puis elle cligne de l'oeil vers ses hanches, et cette courbe là, devant, que font ses gros seins et son ventre plat de fille, pour voir comment ça fera quand elle sera habillée en mouton.
Alors, c'est égal ! Rien ne presse. C'est déjà une chose qui donne du plaisir.
- Et pour moi il faudra que tu m'en fasses pour une grosse veste de draps roux.
- Oh, alors là soit tranquille. Si tu as seulement de la laine mérinos, alors apporte-moi ça et tu verras. J'ai trouvé un truc : tu fais bouillir des racines de gentiane jaune pendant quatre heures, avec guère d'eau et que ça réduise bien. Ça reste vert mais ne t'en fais pas. Trempe seulement ta laine là-dedans et tu verras. Ça fait un jaune qui est comme le reflet de l'or.
- Oh, mais dis donc, moi je suis berger tu sais, et puis dis donc ça n'est plus de mon âge, et puis dis donc pour être habillé en or regarde-moi je ne suis pas le pape !
- Ah, tu es toujours assez honnête pour être habillé honnête ! Va ! Et laisse le pape, qu'on ne connaît pas ses idées. Si j'te dis que ça peut aller pour toi, c'est qu'ça peut aller ! Tu verras. C'est l'or qui t'gêne ? J't'ai dis ça, mais ça n'est pas éclatant ! Tu t'souviens d'Honorine de Bourchenat ? Et bien comme ses cheveux, avec ce reflet là. Tu vois ? Tiens comme du cuivre si l'or te gêne. Mais alors de toute beauté !
- Ah, fais donc comme tu voudras. Je me fie à toi. Tu es assez artiste.
Comment ça dis donc, se dit le tisserand en entrant dans son atelier où la machine tape ? Artiste c'est un travail ! C'est l'eau du torrent qui lui fait tourner ses dévidoirs et ses bobines, et qui fait aller le va-et-vient des métiers et le cisaillement des lisses qui montent et s'abaissent. Ça marche avec une roue en bois qui est là-bas dans le courant de l'eau et, de temps en temps, il faut aller la rapetasser avec des planches et des clous. Parce que le torrent sort tout cru de la montagne. Il est froid et chargé de silice.
- Et Jules ! Appelle Henriette Coeur. Il y a des dévidoirs qui tournent drôlement. Viens voir.
C'est encore ce limon de pierre qui a usé les planches. Il va tirer la grosse barre de bois qui arrête la roue. Il revient au bout d'un moment pour chercher des clous et le marteau.
- Tu en as pour longtemps ? Dit Henriette.
- Allez donc prendre l'air dit-il. J'en ai au moins pour deux heures. Alors dit sa femme :
- Ecoute Jules, moi je vais faire ma blanquette de chevreau.
- Vas-y dit-il. Car sa femme travaille avec lui, ainsi que ses filles et son fils et Henriette.
- Ecoute, dit Henriette. Qu'est-ce qu'je fais mois d'ce temps ?
- Vas donc prendre l'air. Dit-il.
- Qu'est-ce que tu veux que j'prenne ? Dit-elle. - Ecoute un peu. Si tu veux que j'regarde comment on pourrait torsader le violine et le marron, dis ? Dis Jules. Avec quatre fils. Dis ? Si tu continues à faire de ce gris, toute la vallée va être habillée de gris ! Faisons donc des choses un peu plus gai, qu'est-ce que tu en dis ?
- Regarde donc puisque tu veux, mais va donc faire ça là-bas à l'air sous les saules.
- Il en tient pour son air !
Mais elle y va.

jeudi 25 janvier 2018

Le Poids du Ciel - Chapitre 1° Danse des âmes modernes_5 Jean Giono

Il est monté à cheval sur la roue au milieu de l'eau et il cloue ses planches. Il aura comme ça un peu plus de force. C'est une machine qui ne sert qu'à donner de la force. Elle sert à ramasser un peu de la force qui est dans ce monde et qui se perd. Elle ne fait absolument rien cette machine. Elle apporte seulement de la force. Elle n'efface pas l'homme ; sans l'homme la force arriverait dans l'atelier. Mais elle ne pourrait rien faire. Elle serait exactement pareille à ce qu'elle est dans le ruisseau. C'est une machine qui ne fait pas aller plus vite. Pourquoi plus vite ? Est-ce qu'on n'a pas le temps ? Le temps, c'est le temps pendant lequel on vit ! Elle n'oblige pas à Jules à faire plus de draps qu'avant quand il pédalait avec ses pieds ! Il en ferait plus ? Pourquoi ? Là comme il fait, il en produit assez pour habiller toute la vallée, du haut en bas et des pieds à la tête ! Même il en reste ! Il en resterait plus ? Ça serait de la fatigue en magasin ! Le corps aussi ça s'économise ! Il faut bien nous laisser la liberté de vivre quoi !
Il irait habiller les autres vallées ? Ah, laissez donc les autres vallées ! Qu'elles s'habillent si elles ne veulent pas aller nue ! Et si elles n'ont pas d'atelier comme le mien, laissez faire qu'un hiver où deux le froid leur pince les fesses et ils trouveront bien la malice de torsader leur laine et de la tramer ! Allez donc ! Ce ne sont pas les ruisseaux, ni les moutons, ni les roues de bois qui manquent ! Ni les hommes travailleurs, ni ceux que ça intéressera de combiner des draps, des couleurs, des tentures dans les autres vallées là-bas ! Pourquoi voulez-vous que je prenne la place de ceux-là ? Il faut de la place pour tout le monde ! Il faut que tout le monde vive ! Faut bien qu'ils mangent ceux-là, là-bas aussi ! Je n'peux pas manger plus que mon ventre moi ! Pourquoi voulez-vous que j'accapare la nourriture des autres ?
C'est une machine sans initiative. C'est une machine domestique. L'homme garde pour lui l'initiative, le plaisir de travailler. L'homme garde la joie de créer. Et il arrange sa roue paisiblement à coup de marteau. Et puis tenez, il se repose. Il a le temps. Il fume une cigarette et il regarde la terre autour de lui. Henriette est sous les saules avec ses paquets de laine de toutes les couleurs ; et on la voit marier les fils entre les doigts, et reculer la tête pour voir comment ça fait.
Les faucheurs taillent des couloirs dans les champs de blé. La moisson est drue sur la terre. On dirait que toutes les tiges sont bâties en fer. Les lieurs de gerbes se reposent près des lisières. Un a mis le genoux en terre. Il a dressé la gourde et boit avec un fil de vin qui fait l'arc.
Les fermes sont de loin en loin dans la vallée, d'abord posées sur un petit carré de pré vert, puis entourées de blé sur pied, puis d'éteules déjà rasées ; tous les champs sont bordés de lignes de saules en laine bourrue ou de vergnes qui sont comme des points de croix, ou de frênes tous très verts. Une ligne verte autour du champ, bien encadrée, et de temps en temps de dessous cette bordure d'ombre les hommes sortent, entrent dans le champ et travaillent. D'autres vont sur la route balançant sur l'épaule la faux qui de temps en temps reflète l'éclair du soleil, et fait voler les alouettes.
De carré d'arbres en carré d'arbres, de champ en champ, de ferme en ferme, avec les perches, les groupes d'hommes, les chevaux, les chars, les chemins, tous s'ajoutant, la vallée s'allonge d'ombre en ombre, de soleil en soleil, avec le frémissement des trembles et le lourd reflet sombre que se passent lentement de l'un à l'autre les frênes et les saules jusqu'au grand verger comme un marécage d'ombres où dort le village, avec deux grands toits luisants qu'on voit, et le clocher déjà rogné d'un côté par l'ombre de la montagne, et il n'est plus comme une tour, il est comme une navette de tisserand. Et de village en village avec les champs et les fermes, la vallée s'allonge le long du torrent, tourne la montagne, on ne la voit plus, et de détour en détour, tournant des montagnes et des montagnes, on l'imagine, s'allonge jusqu'aux plaines, s'élargie, occupe la terre, avec ses villages, ses vergers, ses fermes auréolées de prés verts, puis de moissons, puis d'éteules, où deux, trois, quatre ou dix points noirs travaillent, qui sont des hommes, des paysans.